Dimanche 4 décembre 7 04 /12 /Déc 18:16

Voici les sujets que j'ai déjà proposés sur la question de la lecture :

I/ des sujets d'entraînements proposés l'an dernier en hypokhâgne (par hasard : je ne suis pas devin...). C'est le n°2 (Michel Otten) qui a été donné au DS. Le n°3 (Julien Gracq) a été donné à l'ENS. Les autres sont des sujets de CAPES Lettres (modernes ou classiques).

II/ un sujet très proche donné au 2e concours blanc en hypokhâgne l'an dernier (un peu sur la littérarité, mais plus encore sur l'expérience de la lecture).

III/ le même sujet dans une version plus longue, donnée en 2004, avec un bout de corrigé (analyse, problématisation, plan schématique).

***

I/ Hypokhâgne 2011 / Sujets d’entraînements

(Thème : l’œuvre et le lecteur)

1)

Entre 1940 et 1958, l’écrivain Vladimir Nabokov enseigna la littérature aux Etats-Unis. A l’issue d’un cours semestriel, il s’adressait ainsi aux étudiants :

« J’ai essayé de faire de vous de bons lecteurs, qui lisent non dans le but infantile de s’identifier aux personnages du livre, ni dans le but adolescent d’apprendre à vivre, ni dans le but académique de s’adonner aux généralisations. J’ai essayé de vous apprendre à lire les livres pour leur forme, pour leur vision, pour leur art. J’ai essayé de vous apprendre à éprouver un petit frisson de satisfaction artistique, à partager non point les émotions du personnage du livre, mais les émotions de son auteur — les joies et les difficultés de la création. Nous n’avons pas glosé autour des livres, à propos des livres, nous sommes allés au centre de tel ou tel chef-d’œuvre, au cœur même du sujet. »

Vous apprécierez la portée de ce propos en vous référant à votre pratique des textes littéraires et en vous appuyant sur des exemples précis et analysés.

2)

Dans son exigence (par ailleurs si légitime) de comprendre, le lecteur opère une véritable traduction ; il tente d’attirer le texte dans son univers, de l’insérer dans son idéologie : mais en vain, le texte sera toujours ailleurs. C’est pourquoi toute lecture s’accompagne fréquemment d’un sentiment profond d’insatisfaction. » Michel Otten, Introduction aux études littéraires, « Sémiologie de la lecture », Duculot, 1987.

3)

Julien Gracq, dans Lettrines, met en valeur l’intérêt du discontinu dans l’œuvre d’art : 

« On se préoccupe toujours trop, dans le roman, de la cohérence, des transitions. La fonction de l’esprit est entre autres d’enfanter à l’infini des passages plausibles d’une forme à une autre. C’est un liant inépuisable. Le cinéma au reste nous a appris depuis longtemps que l’œil ne fait pas autre chose pour les images. L’esprit fabrique du cohérent à perte de vue. C’est d’ailleurs la foi dans cette vertu de l’esprit qui fonde chez Reverdy la fameuse formule : “Plus les termes mis en contact sont éloignés dans la réalité, plus l’image est belle”».

Vous étudierez ces remarques en vous appuyant sur des exemples que vous pourrez puiser dans l’ensemble du domaine littéraire.

[nb : les exemples empruntés à d’autres arts (peinture, cinéma, arts de la scène…), comme à l’antiquité, aux littératures étrangères, sont bienvenus dans les copies du concours ENS-banque d’épreuves communes, en quantité raisonnée bien sûr]

4)

« Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci. » (A la recherche du temps perdu, Le temps retrouvé).

Que pensez-vous de cette opinion de Marcel Proust ?

5)

« Le temps use les œuvres littéraires, les chefs-d’œuvre même, quoi qu’on en dise. » Vous analyserez et commenterez ces propos d’Henri de Montherlant.

II/ CB2 en hypo, 2011

« Le texte est toujours unique en son genre. Et cette unicité est, me semble-t-il, la définition la plus simple que nous puissions donner de la littérarité. Cette définition se vérifie instantanément si nous réfléchissons que le propre de l’expérience littéraire c’est d’être un dépaysement, un exercice d’aliénation, un bouleversement de nos pensées, de nos perceptions, de nos expressions habituelles. » (Michael Riffaterre, « L’explication des faits littéraires », L’Enseignement de la littérature, 1981.)

Vous discuterez ce point de vue en vous appuyant sur des exemples variés.

III/ version longue, 2004, avec corrigé partiel

2004-2005 / CPGE2 / Corrigé du DM

Marquant la contradiction entre l’expérience littéraire et le discours critique, Michael Riffaterre écrit :

« Le texte est toujours unique en son genre. Et cette unicité est, me semble-t-il, la définition la plus simple que nous puissions donner de la littérarité. Cette définition se vérifie instantanément si nous réfléchissons que le propre de l’expérience littéraire c’est d’être un dépaysement, un exercice d’aliénation, un bouleversement de nos pensées, de nos perceptions, de nos expressions habituelles. Or, l’explication en littérature a toujours consisté à généraliser. Comme toute explication. L’inconvénient, ici, c’est que la généralisation tend à empêcher le lecteur de voir l’unique dont elle part. Bien pis, elle va dans la même direction que la résistance naturelle du lecteur au texte : le lecteur résiste de toutes les forces de son humeur personnelle, de ses tabous, de ses habitudes. Il résiste en rationalisant ; rationalisation qui ramène ce qu’on trouve d’étrange dans le texte au connu, au familier. » Michael Riffaterre, « L’explication des faits littéraires », in L’Enseignement de la littérature (réédité en 1981)

Commentez et discutez…

Compréhension du sujet

- Dans sa formulation, ce sujet ne présentait aucun piège sérieux. Il ne fallait évidemment pas lire « unité » au lieu d’« unicité » (comme l’a fait une copie) : le propos évoque ce que le texte littéraire a d’unique (sa singularité irréductible, objet de l’expérience littéraire) et non ce qui le fait « un », cohérent en lui-même.

- Quelques copies, dans une partie ou dans tout le devoir, ont substitué à la problématique de M. Riffaterre celle du « dogmatisme » de la critique (problèmes des « règles » de la création littéraire, du « comment écrire » qu’elle veut imposer à l’écrivain). Dans plusieurs copies, cette problématique a parasité une réflexion qui pouvait être par ailleurs pertinente. Il faut bien distinguer le problème de la scientificité ou de l’ambition scientifique de la critique (ou d’une certaine critique), c’est-à-dire le problème de sa méthode, et celui de ses intentions (prétention à diriger le moi créateur) qui n’était pas le propos de MR.

-  Plusieurs copies ont vu dans la « contradiction » entre expérience littéraire et critique le motif d’une condamnation de la critique littéraire. Il ne pouvait s’agir de cela : MR est lui-même un critique. On peut tout au plus supposer qu’il s’en prend à d’autres courants critiques, qu’il condamnerait en effet : en tant que stylisticien, préoccupé du dialogue entre le texte et son destinataire singulier, des « effets » sur le lecteur, des réactions subjectives de ce dernier que son travail consiste à transformer en instruments d’analyse objective. C’est toutefois une attitude nombriliste qui ne peut pas épuiser les intentions de son propos. Il paraît bien plus fécond d’y voir la mise en évidence d’une difficulté, d’un paradoxe constitutif de toute critique littéraire, qui comme d’autres démarches scientifiques dont l’objet est un individu singulier (pour la médecine : le vivant, voir Introduction à la médecine expérimentale de Claude Bernard, ou La Connaissance du vivant de Georges Canguilhem), doit être consciente de ses limites, sans pour autant renoncer à des principes généraux. Le propos de MR doit être situé dans son époque, la fin du XXe siècle : après la fascination, dans les années 60 et 70 surtout, pour la critique et la théorie littéraire à prétention scientifique (depuis l’émergence de la linguistique moderne avec Saussure et Benveniste jusqu’aux structuralistes, au sens le plus large du terme) la « critique de la critique » (titre d’un ouvrage de Todorov) est à la mode (voir Le démon de la théorie d’Antoine Compagnon) ; la critique littéraire semble aujourd’hui d’un côté soucieuse de reprendre sa place dans le champ de l’esthétique, dans un dialogue avec les disciplines qui étudient les autres formes d’arts (cf. L’œuvre ouverte d’U. Eco), et de l’autre s’attache, à contre-courant des formalistes, à réaffirmer la spécificité de la littérature comme discours – message idéologique, moral, philosophique – (Todorov). R. Barthes ou G. Genette illustrent d’ailleurs le parcours qui a amené les structuralistes (« sémiologues ») à intégrer ces aspects dans leur travail (Le Plaisir du texte, Récit et discours).

- La complexité des deux notions-clés : « unicité » et « littérarité », méritait d’être soulignée en introduction et demandait à être débrouillée dans le devoir.

- La formule « expérience littéraire », qui était floue, a parfois donné lieu à des dérives, des développements hors de propos sur la création littéraire, alors que le contexte renvoyait explicitement à l’expérience de la lecture. L’explication de texte n’est d’ailleurs pas clairement distinguée de cette « expérience », puisqu’on passe dans la citation de l’explication (« Or, l’explication en littérature a toujours consisté à généraliser ») à l’activité du lecteur (« L’inconvénient, ici, c’est que la généralisation tend à empêcher le lecteur de voir l’unique dont elle part »).

- Ce discours s’inscrit enfin dans le contexte polémique d’une réflexion sur l’enseignement de la littérature (comme le montre le titre de l’ouvrage). La conclusion du propos en forme de syllogisme (« le texte est toujours unique en son genre », « or, l’explication… ») est implicite (l’explication d’un texte littéraire est donc inutile, voire néfaste)

Problématisation

Le critique ne s’attaque pas à toute la critique littéraire, mais émet des réserves sur sa capacité à prendre en compte la caractéristique essentielle du texte littéraire, qui est son individualité irréductible, et donc sur son utilité : expliquer le texte serait réduire l’étrangeté du texte vis-à-vis du lecteur et des autres textes, c’est-à-dire la qualité qui fonde son caractère esthétique. Pire : l’explication renforce les réflexes les plus ordinaires du lecteur, le conforte dans une attitude fondée sur des préjugés. On peut critiquer la vision caricaturale que donne MR de l’explication de texte (des candidats à des épreuves littéraires ne peuvent ignorer qu’une bonne explication de texte, nourrie d’une culture littéraire générale consiste à mettre en évidence la singularité du texte, à présenter une lecture personnelle, sensible à certains effets, enfin à montrer qu’on s’est laissé surprendre, « dépayser » par le texte), mais aussi du lecteur (prisonnier de ses préjugés),  et enfin de la critique elle-même. Comme l’a montré une bonne copie, la critique peut en effet faire mieux apercevoir la singularité du texte en le replaçant dans un ensemble plus large (et c’est bien son objectif le plus souvent), elle peut aussi bousculer le lecteur, enrichir et modifier son expérience en lui révélant des aspects singuliers, originaux, inaperçus (le « génie grammatical » de Flaubert, depuis Proust, a été bien exploité par la critique ; ou encore : la critique génétique sur Flaubert ; la critique structurale et la psychocritique de Racine ont bien dépoussiéré les études raciniennes psychologisantes).

Plan

I.         Limites de la critique littéraire : unicité irréductible du texte (justesse du propos)

II.       Une vision réductrice/caricaturale (mauvaise foi)

III.      Véritables objectifs d’une critique littéraire bien comprise (corriger le point de vue de MR)

 

Par Feuilles vivantes - Publié dans : Sur la question du lecteur
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  • : Ce blog est le prolongement informel de mon cours de littérature en hypokhâgne et khâgne. Il contient des liens, des extraits d'ouvrages, des images, des sélections de livres, de films, d'émissions de radios, d'articles, d'actualités pouvant intéresser les étudiants. Le titre rend hommage au poète Guy Tirolien. V. Pouzet, lycée Gerville-Réache, Basse-Terre, Guadeloupe.
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  • : 30/11/2011

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